mercredi 22 juin 2016

Choisis ton camp !

Voilà 2 interviews dans le même format d'acteurs politiques progressistes et conservateur.

D'un côté Jean-Pierre Raffarin (1) et (2)
Politique de l'offre : Le bon sens !
"S'il n'y a pas d'investisseurs, y aura pas d'investissement. Si y a pas d'investissement, y aura pas d'emplois. Si y a pas d'entrepreneurs, y aura pas d'entreprises, y aura pas d'emploi." 
Moins de réglementations, négociation du temps de travail par branche voire par entreprise sans référence à la loi et fin des 35h, détaxer les CDD
Limiter les garanties de ceux qui sont dans l'emploi pour permettre à ceux qui sont hors de l'emploi d'y accéder : dégressivité des allocations chômage, doublement des seuils pour les délégués du personnel.
Augmentation de la TVA et baisse des cotisations patronales.
Economies budgétaires de 100 Milliards; des économies de fonctionnement (lesquelles Jean-Pierre ?) car la priorité à l'emploi nécessite d'augmenter l'investissement public.
Puis en vrac, lutte contre les paradis fiscaux par la coopération internationale sans augmenter le nombre d'inspecteurs des impôts, les écologistes font de l'écologie un thème d'extrême gauche, le gouvernement Hollande fait renaître l'extrême-gauche, la France a besoin de fermeté, du respect et d'un homme solide...
Jean-Pierre Raffarin ne répond pas sur les autres mesures de la droite : report de l'âge de la retraite, supprimer l'ISF et le statut des fonctionnaires.
Démonstration non référencée et floue à chaque objection du journaliste. Floue surtout sur les économies budgétaires et l'investissement public, keynésien.

Exemples donnés pour étayer le propos :
- le chômage augmente de 20% en France quand il baisse de 10% partout ailleurs.

Jean-Pierre Raffarin est sénateur UMP, porte-parole Les Républicains, soutien d'Alain Juppé pour la présidentielle. L'UMP est une force conservatrice comme le PS, l'UDI, le Modem et autres adeptes du néolibéralisme.

On se permettra tout de même de relever un des non sens économiques : "il faut taxer la consommation et non le travail pour financer le modèle social". Mais il n'y a que le travail qui crée de la valeur ! La consommation n'est que la conséquence de la valeur créée par le travail. La résultante d'une augmentation de la TVA est connue : c'est l'augmentation des inégalités. Pourquoi ? Le travailleur pauvre consomme l'intégralité de son revenu et donc il est fortement taxé en pourcentage de revenu là où les classes aisées épargnent et sont moins taxées en pourcentage de revenu. L'augmentation de la TVA est toujours une dégressivité de l'impôt et une augmentation des inégalités.

Sur l'absence de résultats de la politique de l'offre, les articles, études, analyses sont légion. Celui-ci retient particulièrement l'attention :


De l'autre Dominique Méda et Pierre Larrouturou (1) et (2) :
Partage du temps de travail pour l'égalité hommes-femmes, pour l'intégration, pour le choix de son mode de vie qui dicte les rapports économiques et non l'inverse, contrôle des capitaux et des marchandises comme seule alternative crédible au dumping social, fin des politiques d'austérité dont tout le monde ne peut que constater leur inefficacité, illusion du plein emploi britannique, américain ou allemand... Démonstration claire et référencée à chaque objection du journaliste.
Exemples donnés pour étayer le propos : 
- 5% de chômage comptabilisé aux Etats-Unis mais seulement 63% des adultes américains sont actifs sur le marché du travail, le reste en est écarté et non comptabilisé : les "chômeurs découragés". La durée moyenne du travail est tombée à 34h.
- En Allemagne, 27% de temps partiel contre 18% en France. Avec une durée des temps partiels plus faible qu'en France.
- Les Etats-Unis taxent l'acier chinois à 250 %, l'UE à 25 %.
Pierre Larrouturou est co-président du mouvement politique Nouvelle Donne. Nouvelle Donne est une force progressiste comme le Parti de Gauche, la pensée écologiste même si le positionnement d'EELV n'est pas clair et d'autres partis pourfendeurs du néolibéralisme, à gauche et à droite, mais cette liste est évidemment personnelle.

L'étude du FMI citée sur la politique généralisée de compétition sur le coût du travail :


Alors cher ami, cher lecteur, en ces temps sociaux troublés, la réponse sera bien politique et les alternatives politiques existent. Choisis ton camp !

mercredi 13 avril 2016

Précurseurs

Un fort vent gauchiste souffle sur nos têtes ! Pas si fort que ça mais quand même...

Les Panama Papers, découverte de processus d'évasion fiscale à grande échelle, font grand bruit et les journalistes de tout bord crient à l'injustice.
Tant mieux mais il faudrait toutefois rendre justice aux précurseurs, aux lanceurs d'alerte initiaux sur ces sujets pour être tout à fait honnête. Et il faudrait aussi reprendre les papiers précédents de journalistes aujourd'hui  indignés pour savoir comment à l'époque ils avaient traité ces précurseurs. Voir s'il n'y a pas là quelques convertis de la dernière heure.

Oui parce que Antoine Peillon avait déjà tout déballé sur l'évasion fiscale et le scandale UBS. Absolument tout. Les procédés, les noms, tout et pourtant qui a entendu parler de ce livre ?
Peillon, A., Ces 600 milliards qui manquent à la France, 2012

Ou celui de Xavier Harel ?
Harel, X., La grande évasion, 2010

De la même manière, les trusts, cette ignominie qui fait qu'on peut ouvrir une société sans déclarer aux autorités à qui elle appartient. Véritable aspirateur à argent sale. Conçu pour ça. Qui dans les grands médias avaient rebondi sur la formidable enquête d'Olivier Cyran en 2008 ?
Cyran, O., La tourmente financière vue d'un paradis fiscal, Le Monde Diplomatique, Décembre 2008.

Autre vent gauchiste soufflant outre-Atlantique avec la fantastique primaire réalisée par Bernie Sanders.
La lecture de nombreux articles nous amène à penser : mais d'où sort cet hurluberlu gauchiste ? Ecoutez plutôt ce discours, chers amis, daté de 2010. Synthèse parfaite du néolibéralisme par Sanders devant les parlementaires américains. Non il ne sort pas de nulle part !




samedi 30 janvier 2016

Lordon pour les nuls

Frédéric Lordon, cité à longueur d'articles dans ce blog, est un économiste de gauche, particulièrement influent chez les progressistes, altermondialistes, gauchistes etc...

Il faut toutefois avouer que son discours est particulièrement difficile à suivre pour les néophytes, pour les  sympathisants de gauche n'ayant pas beaucoup d'intérêt pour l'économie politique, et encore moins pour nos concitoyens convaincus que François Lenglet et Capital constituent le summum de la pensée économique française.
Cette vidéo présente un ensemble des idées fortes de Frédéric Lordon et des économistes de gauche. 
Invité au sommet "Plan B pour l'Europe", il donne sa vision des conditions permettant l'émergence d'une politique de gauche au pouvoir en Europe.

Nous allons essayer d'expliquer certains concepts utilisés, les enjeux de certains points de vue développés pour susciter l'intérêt des lecteurs de ces lignes, renvoyer vers des articles traitant d'éléments plus spécifiques développés en surface ici et convaincre, en fait, de la nécessité de penser la sortie de l'Euro. Rien que ça.

 

Son descriptif de la situation en Europe est celui-là : "Il y a en Europe le problème général du néolibéralisme et il y a la complication particulière de l'ordolibéralisme allemand."

Son analyse des conditions d'émergence d'une politique de gauche en Europe est la suivante : "Seule la sortie de l'euro peut amener le changement et le retour de la pleine démocratie"

Qu'est-ce que le néolibéralisme ? 
Chacun sa définition du néolibéralisme, du fait que personne ne revendique la paternité de ce courant de pensée. Un néolibéral se dit toujours simplement libéral quand l'altermondialiste le traite de néolibéral. Voir la page Wikipédia, sincèrement imbitable.

Prenons la définition su site du Monde Diplomatique : "Le néo-libéralisme désigne le renouvellement des thèses économiques libérales qui ont inspiré les politiques économiques des pays occidentaux. Ces politiques, devenues dominantes, ont pour objet de créer un environnement propice à l’afflux des mouvements de capitaux — source d’épargne disponible pour l’investissement —, par la dérégulation des marchés, la réduction du rôle de l’État, des dépenses publiques et de la fiscalité (en particulier au bénéfice des entreprises), un contrôle strict de l’évolution de la masse monétaire pour prévenir les effets inflationnistes, la privatisation des entreprises publiques et l’abaissement du coût du travail."
Privatisation, réduction des dépenses publiques, libérer le marché du travail, réduire le coût du travail, limiter l'inflation... on dirait entendre un montage de Macron, Seux, Pujadas et Woerth ! Politiques et économistes main stream n'ont que ces termes à la bouche ! Les idées néolibérales sont profondément ancrées dans leur système de pensée et il est obligatoire de rappeler, de répéter, de marteler qu'il s'agit d'idéologies, de choix politiques, qu'il n'y a rien de naturel et qu'il faudra bien faire autrement parce que ces idées ne marchent pas !

Une très belle histoire illustrée du néolibéralisme est réalisée par Lordon dans cet article. Toujours un plaisir de le relire.
En gros à la fin des 30 glorieuses, les classes dominantes avaient trop perdu, trop concédé aux classes populaires par l'Etat social et il fallait que ça change !

Qu'est-ce que l'ordolibéralisme ? 
Selon les Economistes atterrés, in L'Europe Mal-Traitée, l'ordolibéralisme est une école néolibérale allemande d'après guerre. "Dans cette vision des choses, le jeu du marché ne permet pas de converger spontanément vers l'équilibre. Pour que le marché puisse fonctionner et l'équilibre être atteint, les Etats doivent mettre en place un cadre institutionnel et juridique contraignant permettant aux mécanismes de marché de fonctionner. Les ordolibéraux croyant en la sagesse des experts, l'élaboration des règles du jeu leur est confiée. D'après Michel Dévoluy, "les politiques économiques inspirées de l'ordolibéralisme reposent sur quatre principes fondateurs : le respect de la propriété privée, qui relève du droit fondamental; le libre accès aux marchés, qui implique toute une série de régulations avec, en particulier la lutte contre les pouvoirs de marché, (cartels, oligopoes et monopoles) et la méfiance envers les entreprises publiques; la stabilité des prix, qui concerne la politique monétaire avec notamment, une grande importance attachée à la politique monétaire face aux pressions des gouvernements ; l'équilibre des finances publiques qui se traduit par la lutte contre tout "laxisme budgétaire"."

Pour aller plus loin, un article datant de la campagne contre le TCE, ce moment magique où l'Union Européenne s'est assise sur le vote de ses citoyens.

Dès lors que nous dit Lordon dans le détail dans cette vidéo ?

1. L'Euro n'est pas démocratique

L'épisode grec a montré que l'Euro progressiste n'existe pas. Syriza, Podemos, la Coordination Portugaise, portés à des postes de pouvoir par l'élection ont été ou seront écrasées par l'UE, sont ou seront dans l'impossibilité de mettre en place les politiques économiques pour lesquelles leurs électeurs ont voté.
Pourquoi ? Parce que nous avons voté pour des dirigeants nationaux néolibéraux et donc nous avons laissé les institutions européennes ratifier, faire ratifier des Traités qui soustraient au débat de nos élus la possibilité de discuter des bases de la politique économique : pas d'inflation, pas de déficit public, pas de niveau de dette trop élevée, pas d'annulation de dette. 
La monnaie n'est plus un moyen d'action du politique et les moyens d'action du politique en terme de politique économique sont réduits au strict minimal, au marginal. Puisqu'on ne peut plus financer en temps de crise la reprise de l'activité en dépensant, en créant du déficit.
Tout cela est inscrit dans le TSCG signé par Hollande au début du quinquennat.

Et par l'inscription dans les traités, même si nous changeons de dirigeants dans un pays de l'Euro par les élections, ils ne pourront rien dans le carcan de l'Euro.

Lire sur son blog


Ou pour une illustration par le cas grec, avant la reddition de Tsipras au dernier mémorandum, Lordon résumait l'alternative des Grecs ainsi : Passer sous la table ou la renverser. Après coup, on peut le dire ils n'ont pas voulu la renverser et sortir de l'Euro donc ils sont passés dessous.

Conclusion : il n'y a pas de pleine démocratie possible dans l'Europe actuelle. L'alternative de gauche vise donc rien de moins, rien de plus que la pleine démocratie. 

2. Les défenseurs de l'Euro se racontent des histoires

Pour les politiques, les néolibéraux, les économistes main stream et une partie de la gauche, l'Euro serait une évidence. Lordon parle d' "euro intransitif" : l'Euro comme gage de la modernité, gage de la paix entre les peuples. Il faut y rester, ça ne se questionne pas.
Pourtant, le carcan de l'Euro amène des tensions politiques majeures : séparatisme en Flandres, en Catalogne, en Ecosse; montées des extrêmes nationalistes europhobes en France,  aux Pays-Bas, en Allemagne...
Mais foncièrement, la paix entre les peuples n'est pas une histoire de circulation de marchandises ou de capitaux mais les échanges artistiques, culturels, touristiques sont bien plus importants.
La sortie de l'euro n'est pas une déclaration de guerre. Arrêtons de raconter des âneries.

On ne saurait que conseiller les articles les plus corrosifs et les plus marrants de Lordon sur ces éditorialistes eurocrétins qui se racontent des histoires. 

3. L'Euro ne changera pas parce que même si nous remettrions en cause les Traités, l'Allemagne ne remettra pas en cause sa croyance en l'ordolibéralisme.
L'idiosyncrasie monétaire allemande, c'est le rapport de la nation allemande à sa monnaie : le peuple allemand, dans sa grande majorité, de part son histoire et l'inflation incontrôlée des années 30 ne veut surtout pas d'inflation. Les Allemands sont  ordolibéraux : l'inflation n'est pas possible, les déficits publics doivent être contrôlés. Et l'Allemagne a posé comme condition de son entrée dans l'Euro l'écriture dans les traités non renégociables par le Parlement Européen, des principes de l'ordolibéralisme : l'indépendance de la banque centrale et l'impossibilité du Parlement Européen d'intervenir sur les missions de la banque centrale...

Dans l'hypothèse d'une contagion des idées de gauche en Europe, il est à croire que l'Allemagne n'adhérerait pas à une révision de la politique monétaire européenne et préférerait sortir de la zone Euro. Ce serait le Gerxit.

4. La gauche européenne doit prendre conscience de l'impossibilité de l'émergence de ces idées dans l'Euro actuel et arrêter d'attendre une prise de conscience internationale pour avancer.

a) Les promesses de gauche ne sont pas tenables dans l'Euro : sortir de l'austérité dans l'Euro, Euro et démocratie dans un horizon temporel proche. 
b) Attendre que l'ensemble des peuples européens en arrivent à souhaiter une alternance politique réelle en même temps n'est pas possible. Parce que au dernier ressort, cette mentalité allemande sur la monnaie peut changer sur un temps long mais les peuples en souffrance du Sud de l'Europe ne l'ont pas. L'Internationalisme imaginaire est voué à l'échec.

Il faut donc sortir de l'Euro, Etat par Etat. Cela n'indique pas un repli sur soi et cela n'empêche pas une coordination des luttes des gauches européennes, dans l'esprit d'un internationalisme réel au lieu d'un internationalisme imaginaire. L'Internationalisme réel est de ne pas attendre mais de pousser vers la sortie chacun des membres qui votent une alternance politique. Ici, Lordon indique que la Grèce doit sortir de l'Euro et que les gauches européennes doivent l'y aider, l'y inciter.


5. Restaurer la souveraineté

L'internationalisme imaginaire ou réel renvoie au cheval de bataille de Lordon, la souveraineté vue par la gauche.
Les pays, comme communautés politiques réelles, doivent affirmer leur souveraineté. Ils sont démocratiques, le peuple décide pour lui-même. Prenons un exemple pour illustrer cette idée fondamentale : imaginons que les citoyens européens votent le rétablissement de la peine de mort, l'autorisation des OGM, la fin du CDI ou la Constitution Européenne, mais que le résultat opposé aurait été recueilli en France. En quoi le résultat de ce vote européen s'imposerait à nous ? Nous sommes une communauté politique, nous sommes souverains des lois qui s'appliquent sur notre sol, nous n'avons pas à subir ce que nous n'avons pas voté, il n'y a pas alors d'autre voie que la sortie des instances européennes. Oui pour la Constitution, Sarko avait trouvé une voie (sic). 
La souveraineté retrouvée est en opposition avec l'imposition aux Etats, sans lutte de nos dirigeants, il faut bien le dire, des décisions de la Commission Européenne. L'exemple du TAFTA, ces deux dernières années, est éclairant. Les peuples sont contre, nos élites politiques sont pour mais en parlent le moins possible, elles n'ont jamais donné leur avis sur la question pour se faire élire.

Sur cette idée de souveraineté, voir le débat Lordon - Harribey sur la démondialisation

6. Laisser l'idée de la souveraineté à l'extrême droite est une énorme connerie.

La souveraineté fait partie intégrante de l'argumentaire de l'extrême droite et une partie de la gauche se refuse à évoquer la souveraineté ou la sortie de l'Euro de peur d'être cataloguée comme proche du FN. Les néo-libéraux comme le PS et l'UMP, dans leur grande bêtise, répondent d'ailleurs à la moindre idée souverainiste  "vous faîtes le jeu du FN". Vous êtes catalogués nationalistes ou xénophobes dès que vous pensez qu'il est temps de sortir de l'Euro ! La gauche peut affirmer aux électeurs son ambition de sortir de l'Euro pour susciter l'espoir de ces électeurs désespérés, pour qui rien ne change depuis des décennies du fait même des politiques néolibérales ou ordolibérales.

Au passage, Lordon répète qu'il est persuadé que le FN ne ferait pas la sortie de l'Euro s'il arrivait au pouvoir, parce qu'il est fondamentalement de droite et qu'il ne se mettra jamais en opposition avec ceux qui détiennent le capital, eux qui ont tout à perdre d'une fin du néo-libéralisme européen.


Un paquet de liens, une Lordonthèque tout cela, qui n'empêche pas d'avoir un regard critique sur ce qu'il raconte. Mais trouver les liens des adversaires de Lordon tenant la route, là maintenant, ça me fatigue !! On verra plus tard.

Bon visionnage et bonne lecture des liens.

Tout commentaire mentionnant que cet article n'est pas pédagogique ou compréhensible est le bienvenu et des modifications sont possibles.
En espérant avoir été utile.

lundi 25 janvier 2016

Aujourd'hui j'ai vu de la merde : la pub Au Champ

Le dernier article du blog commençait par ces mots :
Le service de comm d'Air France voulait passer à autre chose le plus vite possible à coups de slogans magnifiques. Y a-t-il jamais eu campagne plus ridicule ?

Il y a eu bien plus ridicule depuis ce dernier papier ! Une enseigne de la grande distribution qu'on appellera Au champ diffuse un clip où une caissière néophyte s'exerce avant de commencer son travail, avec un souci de bien faire évident, reçoit le soutien de ses collègues, fait preuve d'un sens de l'accueil aigu devant ses clients et profite ensuite à la fin de son travail d'un moment de convivialité avec ses collègues dans un bar.

Au premier abord, la sensation de foutage de gueule nous titille franchement au regard de l'épanouissement professionnel que connaissent ou ont connu nos proches ayant fait l'expérience de la caisse.

Mais une lecture récente m'invite à penser que le foutage de gueule ici dépasse l'entendement ! Dans un livre intitulé Encaisser, Marlène Benquet, l'auteure, a réalisé un travail de sociologie en immersion dans différents corps de métier d'une autre enseigne de grande distribution qu'elle avait nommée Batax. Elle aurait pu la nommer Croisement pour faciliter l'identification.

La deuxième partie de l'ouvrage est consacrée aux métiers en magasin et son premier chapitre traite des moyens pour obtenir l'investissement des salariés au sein de ceux-ci.

Les paragraphes s'intitulent :
- L'endurance comme compétence : l'auteure fait l'expérience de la douleur physique du travail à ces débuts et identifie les compétences professionnelles de ses collègues chevronnés pour durer. Elle n'a pas du sourire beaucoup son premier jour.
- Sans temps ni espaces propres : les plannings, les rotations des pauses, les horaires changeants, les temps partiels fréquents limitent le contact professionnel entre salariés. Elle n'a pas du avoir la même expérience dans le vestiaire.
- Echanger l'investissement contre des faveurs : les responsables des hôtesses de caisse maintiennent l'investissement des salariées par des échanges de faveurs bénignes (heures de pause, positionnement de la caisse...). Le travail n'a pas du la motiver beaucoup.
- Isoler les salariés les uns des autres : Elle n'a pas du vivre de grands moments de convivialité.
- Recruter des individus aux possibilités d'action limitées : comment devient-on caissière ? Le titre est mal choisi puisqu'il peut être perçu comme péjoratif mais l'auteure veut exprimer l'idée que les salariées en caisse n'ont pas beaucoup de possibilités d'action sur leurs trajectoires professionnelles. Elle identifie 3 catégories de caissières aux caractéristiques démographiques et professionnelles différentes :
  •  Les jeunes à temps partiel en complément de leurs études ont un engagement limité dans leur métier, dans leurs revendications syndicales et une flexibilité dans les horaires de travail intéressante pour l'employeur. 
  • Les jeunes mères de famille, souvent diplômées, avaient des aspirations professionnelles différentes mais la nécessité d'assumer leur famille a installé dans le temps une situation pensée au départ comme provisoire. Les mères de famille monoparentale sont sur-représentées dans la profession. 
  • Enfin les "anciennes" ont connu d'autres périodes de l'entreprise où les exigences de rentabilité n'étaient pas si prégnantes et permettaient un rapport au client plus enrichissant; elles connaissent l'entreprise et résistent aux pressions de leurs supérieurs hiérarchiques. Ce que ne font pas de manière aussi explicite les deux autres catégories.
Les rapports entre ces 3 catégories de personnel sont parfois tendus. Pas l'air d'aller boire un verre tous les jours.
- La triple insécurité de l'emploi : Insécurités économique (salaire faible), temporelle (planning changeant), projectionnelle (peu de promotion, peu de reconnaissance des acquis du passage en caisse)
- Rendre l'insécurité supportable : CDI comme norme, caisse de solidarité pour les salariés en détresse, système de fixation des horaires par les caissières elles-même.

Bref, quelques éléments à la vision de cette pub. Mais il nous faut avoir une pensée pour les neuneus ayant pondu une anerie de clip aussi énorme, comment peut-on pondre un truc pareil ? Dans quel monde vivent nos neuneus pour prendre autant le spectateur pour un con ? Pour avoir tant de mépris pour la réalité professionnelle de millions de salariés ? Pour se donner bonne conscience une fois reçu l'accord et le chèque de la direction de l'entreprise ?
Il y a plus grave, vous me direz.
Pour la défense de nos neuneus, faire de la pub pour la grande distribution devient difficile : dire que le commerce profite à tous quand les agriculteurs brûlent tout un tas de choses devant vos magasins, ça ne peut pas passer ? Dire que l'on est producteur-commerçant est plus subtil mais il ne s'agit là que de rachats de boîtes que l'on a mises soigneusement dans l'étau au fil des années. Dire quel empressement s'empare du client pour aller acheter au supermarché 4 yaourts ouvrant droit à une réduction, vous savez que vous achetez moins cher... Non franchement pas un métier facile.

Pour finir, on peut questionner le fait que la possession du capital donne le droit de communiquer sur n'importe quoi, n'importe comment. Il est dommage que les organisations syndicales n'aient pas le capital nécessaire pour médiatiser leurs victoires ou leurs combats contre la direction de leurs groupes.
- Une victoire en cassation en 2011 pour les salariés de Croisement et d'Au Champ sur la question suivante : la rémunération des temps de pause doit-elle être prise en compte ou non pour vérifier que les salariés ont bien reçu le Smic, ou doit-elle s'ajouter au-dessus du Smic? Le climat social de bisounours que l'on nous décrit chez Au Champ est tel que les avocats du groupe ont joué la montre pour obtenir la prescription d'une partie des pertes des salariés.
- La réparation d'un licenciement pour faute grave :  une fraude à 3 euros

Des broutilles certes, des broutilles que la direction du groupe cherche à tout prix à ne pas payer aux salariés pour survivre, juste survivre. Pour la santé de l'entreprise, comme l'indique la formule consacrée.
La famille propriétaire a encaissé 87 millions d'euros de dividendes en 2009.

La détention et la captation du capital donne tous les droits... Bêtise, avarice, suffisance...