lundi 20 avril 2015

L'excellent débat Piketty-Lordon

La télévision publique fait montre parfois de quelques éclairs de lucidité, durant lesquels elle parvient à se rappeler ce pourquoi elle existe et à nous faire de nouveau croire à son utilité sociale. Alors qu'habituellement, regarder Pujadas vous désespère que le moindre de vos euros puisse participer à l'élaboration de cette connerie.

Donc il convient de remercier Frédéric Taddéi pour son émission de vendredi soir.


Il convient de le remercier pour la réussite d'une telle programmation, pour la qualité des débats, et pour la bonne idée d'avoir joint aux deux "gauchistes" en fin d'émission, un essayiste de droite, qui en ramenant chaque fois son argument bateau, digne de Libération, Quatremer ou Françoise Fressoz au choix, a permis aux deux autres de rappeler l'inanité du discours économique dominant.

Réussite d'une telle programmation. Parce qu'il faut bien dire que Frédéric Lordon avait copieusement allumé Thomas Piketty dans cet article et que les réticences étaient légitimes, j'imagine, de part et d'autre pour ce débat. 

Un article du blog datant de quelques années sur le livre précédent de Piketty est disponible ici et tentait de synthétiser ses travaux d'alors sur les inégalités.

Pour la qualité des débats, vous en jugerez vous-même. Notez toutefois que Lordon s'exprimant comme il écrit, il convient de ne pas aborder l'émission avec la même approche en terme d'effort intellectuel qu'un Barça-PSG. Oui, des fois, faut s'accrocher.

Piketty défend l'idée d'une correction d'une part, des inégalités intolérables générées par le capitalisme, par l'impôt fort sur le patrimoine à une échelle européenne, et d'autre part, de la construction européenne en profondeur; une Europe aujourd'hui incapable de sortir d'une austérité et d'un contrôle des déficits débiles. Là où Lordon ne croit pas vraiment à une réelle correction du capitalisme, mode d'organisation politique du travail où le salarié est démuni de tout pouvoir, et dont les inégalités ne sont qu'un effet néfaste parmi d'autres. Comme il ne croit pas à une correction de l'Europe qui a inscrit dans ses traités la totalité des principes néo-libéraux, obstacles à toute évolution progressiste : indépendance de la banque centrale, libre circulation des capitaux et des marchandises, concurrence libre et non faussée, déficit budgétaire inférieur à 3%... Ni à une communauté européenne de peuples aspirant ensemble à sortir du capitalisme, communauté qui prendrait des décennies à se construire là où la Grèce, le Portugal, l'Espagne... sont dans l'urgence de la survie.


Un débat passionnant d'intellectuels de gauche partageant de nombreux points de vue, notamment une critique de ce gouvernement qui prend cher en fil rouge de cette émission.

Puis vient Guy Sorman.
Qui assènera que le capitalisme n'est pas le problème mais que c'est la rente et les abus de positions dominantes.
Que les PME sont des lieux d'entente cordiale entre salariés et patrons où les choses se passent bien, à l'opposé de cette abomination qu'est le CAC 40 et son représentant le MEDEF.
Que l'économie est une science et que nous devons arrêter en France de penser l'économie à partir de pré-supposés idéologiques. Et que celui qui pense l'économie aujourd'hui avec une pensée idéologique est un réactionnaire !
Que l'Europe, c'est la paix et que dire non à l'Europe aujourd'hui c'est être profondément réactionnaire. 
Dans la bouche d'un conservateur, le mot réactionnaire est toujours risible
Que les Grecs ont un problème, c'est le vol par leur oligarchie et que l'Europe n'est pas responsable.

Appréciez les réponses des deux économistes de gauche à cette somme d'âneries. Il est alors étonnant de noter nombre de reculades dans les propos de Sorman, mais comme tout conservateur, l'accumulation de reculades ne le fait pas reculer sur l'essentiel. Le capitalisme, c'est l'innovation, c'est l'émergence d'une classe moyenne à l'échelle du globe... Amen.