lundi 19 août 2013

Aujourd'hui j'ai lu de la merde (3)



Un séminaire gouvernemental pour la rentrée, très bien.

Le choix de Pisani-Ferry pour ouvrir les débats demanderait de s'y pencher de plus près. Membre du Conseil d'Analyse Economique, le choix du président reste très orthodoxe. Mais enfin, enfin, nos responsables politiques ont compris qu'Attali, Minc, Lorenzi ou de Boissieu étaient un tout petit peu grillés. Et le contenu de l'article n'a rien de très surprenant à part un point de vue sur l'éducation complètement incompréhensible.

La France doit se placer sur le marché international des études supérieures, un secteur en mutation : "Participer à cette mutation imposerait de faire venir les meilleurs étudiants, d'augmenter les droits d'inscription et d'enseigner en anglais."
Bref, il nous faut les meilleurs et les faire payer très cher, comme toutes les grandes universités : c'est évident ! L'enseignement supérieur, un marché à investir, c'est évident !
Puis plus loin, l'économiste affirme qu'une dépense publique, pour un enseignement moins inégalitaire, constitue un investissement efficace : "Il vaudrait mieux adopter une logique d'investissement social pour prévenir ces inégalités d'accès à l'éducation et à l'emploi".

L'interview ne nous permet pas de comprendre comment l'économiste sort de cette pirouette, entre un investissement conséquent dans l'enseignement et l'augmentation des frais d'inscription des universités ? Un accompagnement jusqu'au bac de tous les élèves puis une logique libérale après le bac ? Plus d'élèves boursiers mais des effets de seuil pénalisant les classes moyennes ? des systèmes d'enseignement supérieur distincts, à deux vitesses ? Ou des prêts étudiants peut-être...

Mais le plus drôle c'est quand même l'interviewer ! Arnaud Leparmentier lui-même, Editorialiste du Monde depuis déjà bien longtemps.


Les questions dans l'ordre pourraient être reformulées sous formes d'évidences d'économie de comptoir :
- Le monde change très vite, nous devons suivre l'évolution logique du monde !
- La croissance revient sans réformes mais il faut des réformes, c'est obligatoire, elles sont indispensables !
- La droite et la gauche ne servent à rien, le consensus doit amener des réformes.
- La mondialisation est une évidence, le libre-échange est dans notre sang, alors on n'a plus besoin d'usines. Si ?
- Les dépenses publiques sont trop élevées, c'est évident.
- Les Français sont pessimistes.
- L'Europe c'est quand même un peu la merde là, non ?
La dernière question étant la plus savoureuse pour un éditorialiste admirateur béât de la construction européenne pendant des années, qui se rend compte aujourd'hui que ça coince un peu.

Pas besoin d'aller bien loin pour contester toutes ces évidences, mais la position idéologique de Leparmentier fait sourire et la construction de son discours aussi.

On répondra en citant Frédéric Lordon dans un article sur le journal Le Monde qui reste un must.

Lordon décrit ainsi le positionnement du Monde dans les années 2000 :

 "Quelles positions Le Monde et ses chefs ont-ils affichées et défendues, pour quoi se sont-ils battus ?
Répondre comme il convient à cette question demanderait de prendre le temps du florilège — la seule manière, et encore, de faire taire la dénégation. Mais c’est un florilège impossible puisqu’il devrait convoquer quasiment l’intégralité des archives du Monde sur la période, où, quotidiennement, étaient répétées les vérités quasi-gravitationnelles de la mondialisation [8], l’ineptie de toute idée protectionniste, le poison de toute velléité souveraine, les vertus de la concurrence [9], les charmes du dynamisme entrepreneurial [10], l’évidence des déréglementations [11], l’enthousiasmante perspective de la construction européenne [12], le devoir sacré de lui donner une constitution, soit pour tout dire l’impératif catégorique d’accompagner, non : de précéder, enfin d’être à la hauteur « d’un monde qui change » [13]. Jour après jour, pendant quinze ans, ces couillonnades nous ont été répétées à longueur de colonnes — et MM. Plenel et Mauduit voudraient qu’elles nous soient déjà sorties de la tête —, jour après jour ceux qui avaient la moindre intention de les contester ont été agonis pour archaïsme, parfois pour xénophobie, quand ils n’étaient pas en fait purement et simplement ignorés et brossés à grands coups hors du paysage de la « gauche ».

Et devinez qui l'on retrouve à la référence 12 :
Pierre-Antoine Delhommais et Arnaud Leparmentier : « Il reste maintenant à M. Strauss-Kahn et à ses collègues européens à suivre la voie économique américaine, caractérisée depuis des années par des réformes de structures, une baisse de la pression fiscale, des coupes claires dans les dépenses de l’Etat et un retour à l’excédent budgétaire » (Le Monde, 5 décembre 1998).

Bref, Arnaud Leparmentier nous répète que le monde change très vite et que les crises doivent nous amener à faire évoluer notre réflexion, notre Etat, notre modèle social Mais lui répète la même chose... depuis 15 ans.
  
  

mardi 13 août 2013

Aujourd'hui j'ai lu de la merde (2)

F.-R. Hutin, Nécessaire Clarté, Editorial, Journal Ouest-France, 9 mars 2013

L'éditorial de samedi m'a rappelé un de ses prédécesseurs que j'avais archivé tellement il était complètement hallucinant.

Surprise, en le retrouvant, il était également du même auteur.
Et bien, lisez les deux et comparez.

Même exigence de "réformes structurelles".
La référence est cette-fois Jacques Attali. On se marre ( 1 ; 2 ).
Les réformes, identiques, sont cette fois détaillées.

Et la magie advient...
L'auteur invite en début d'éditorial à chercher le bien commun, ce qui n'est rien d'autre que la vertu selon lui.
" La vertu, n'est-ce pas de penser d'abord aux autres, en cherchant le bien pour tous et pas d'abord et uniquement pour soi-même, pour ses proches ou pour ses amis ?"

Pour indiquer à la fin la nécessité d'une "réforme fiscale car la fiscalité actuelle sur les plus-values et sur la fortune freine la croissance".

Evidemment, économiquement, l'argument est nul et la théorie du ruissellement enterrée depuis longtemps.

Mais sur le fond, un patron de presse invite ces 800 000 lecteurs à enfin œuvrer pour le bien commun en diminuant ses impôts.


lundi 12 août 2013

Aujourd'hui j'ai lu de la merde (1)

F.-R. Hutin, Lueur d'espérance ?, Editorial, Ouest-France, 10 août 2013

Soyons clair, lire l'éditorial de Ouest-France pour un militant progressiste, altermondialiste, gauchiste et tous les individus en -iste plutôt de gauche est une souffrance. Restons poli, parlons de souffrance.

Enfin, samedi dernier, la souffrance intellectuelle était trop forte ! Les 800 000 lecteurs du plus grand quotidien régional du pays avaient un concentré d'économie de comptoir, de cliché mais surtout de mauvaise foi évidente au travers de l'oubli de cette notion, bénigne, basique, minuscule... de classes et son corollaire, le conflit de classes.

Le cliché, classique mais infantilisant : les Français sont pessimistes et une mauvaise nouvelle, même infondée, les rendra encore plus pessimistes, tellement ils sont pessimistes, alors surtout ne leur envoyons pas de signaux négatifs.

L'économie de comptoir. François-Régis Hutin a employé les termes de base du langage économique conservateur (croissance, compétitivité, réformes de structures) et convoqué les Sages habituels, FMI plus Cour des Comptes, pour justifier son propos.

Peu importe que le FMI soit depuis longtemps disqualifié pour donner la moindre leçon d'économie politique (1 ; 2 ) et que la Cour des Comptes ait largement dépassé les limites de sa fonction comptable pour devenir une instance politique.

Peu importe que derrière ces termes se cachent... le vide. Total !

Combattre le chômage. Très bien. Austérité ou relance, cher éditorialiste ? Les emplois d'avenir ne seront pas suffisants et la dette est colossale, le tout à 3 phrases d'intervalles. Le financement des uns n'est pas possible sans aggraver l'autre. Alors on fait comment ? On espère que le lecteur fera pas le lien ? On le croit trop bête pour se poser la question ?

Et les fameuses réformes structurelles. Dans les Nouveaux Chiens de Garde, Frédéric Lordon explique que le journaliste chien de garde est incapable de pondre un article, sans glisser le mot réforme toutes les trois lignes.
"Ces réformes - le marché du travail, la fiscalité, la protection sociale, la formation, le fonctionnement de l'État et des collectivités locales - sont pourtant indispensables."

Donc là, on les a toutes, on peut choisir. 
Après l'ANI du PS, (n'employons plus jamais le mot gauche pour parler du PS, même par inadvertance, soyons sérieux), et le détricotage des 35 heures de droite, on flexibilise un peu plus le marché du travail ?
Après avoir fait passé notre système de santé de la 1ère à la 10ème place au classement de l'OMC en moins de 15 ans, on baisse encore un peu plus la part mutualisée de son financement pour augmenter la facture santé globale des Français ?
Les impôts, on baisse ? On augmente ? Pour qui ? Comment ? L'Etat coûte trop cher évidemment, fonctionne mal, la formation, l'Ecole, nia nia nia... 

Logique d'économie de comptoir en 3 étapes, faisons le bilan : 
- sortir de la crise par la recherche de croissance, on sourit ( 1 ), 
- la croissance reviendra par l'effort absolu consacré à la compétitivité des entreprises et de l'économie française (1 ; 2 ; 3), on rit jaune, 
- la compétitivité ne reviendra que par des réformes structurelles, on déchire le canard... Non, ce serait dommage avant d'arriver à la perle !
La perle, la voici : les Français, ou plutôt certaines catégories de Français, s'opposent aux réformes et vont s'opposer à la réforme des retraites pour conserver leurs "intérêts privés"

François-Régis Hutin est patron de presse avant d'être éditorialiste. Le groupe qu'il dirige est un exemple très parlant de la logique de concentration du capitalisme. 
En prenant sa casquette d'étorialiste, il utilise avec plaisir le mythe ultime du néolibéralisme : il n'y a pas de classes sociales. L'ensemble des agents économiques doit œuvrer ensemble pour la croissance et la compétitivité des entreprises puisque la santé des entreprises est l'alpha et l'oméga, le but ultime du politique. Oh les petits oiseaux... Piou Piou Cuicui

Si un ouvrier, un salarié, un fonctionnaire, un cadre se laisse encore berner par une démonstration pareille, il faut juste lui rappeler que la croissance dans une économie capitaliste, en temps de crise ou de prospérité, profite surtout, et souvent uniquement au décile voire au percentile le plus riche (1 ; 2 ; 3 ).

François-Régis Hutin exècre les Français qui défendront leurs intérêts privés pour la réforme des retraites. Les intérêts privés regrouperont pourtant, dans ce cas précis, pas mal de monde. Mais il rédige un éditorial servant ses intérêts privés : les réformes ayant pour objectif la compétitivité des entreprises, classiquement néolibérales, profitent à ses entreprises et permettent un accroissement de richesses pour sa classe sociale, pour les détenteurs du capital au détriment du travail.


Souffrance donc à cette lecture.
Dans l'Ouest de la France, le journal Ouest-France est une institution; nos grands parents sont abonnés au quotidien, nos parents sont des acheteurs occasionnels et les jeunes actifs ne l'achètent jamais. Il ne faut pas  voir dans cette lente déliquescence un changement dans les modes d'information, non. Une autre piste est à aborder : ce journal est désavoué parce qu'il n'est pas compétitif, parce qu'il est atrocement nul, parce que ces lecteurs ont l'impression d'être pris pour des imbéciles et les réformes structurelles n'y changeront rien. Les réformes rédactionnelles sans doute bien plus.