mercredi 27 février 2013

Les Chiens de Garde font polémique en pleine campagne

Remise en tête de gondole de cet article après la parution de l'excellent papier de Jean Gadrey sur la pédagogie économique selon François Lenglet !

Gadrey, J., Reymond, M., Illusionnisme économique sur France 2, Le Monde Diplomatique, Mars 2013

Voilà ce que nous disions sur le sujet pendant la campagne présidentielle.



Les anti-chiens de garde ne pensaient sans doute pas que la campagne présidentielle donneraient un tel écho à leurs ouvrages. Et pourtant différents évènements ont mis en lumière cet aspect de notre fonctionnement médiatique, tout au long de la semaine.

Mais d'abord de quoi parlons-nous ?

Trois travaux sur 3 supports différents constituent le cœur de la critique.

Que disent-ils ?
Nous en avions déjà parlé dans le billet « N'avoir honte de Rien », mais en substance, 3 choses.

Les économistes orthodoxes (comprendre : pour le néolibéralisme) sont constamment invités sur les plateaux de télé, dans les émissions de radios ou dans les éditoriaux de journaux par des journalistes ne relayant quasiment que ce type de discours. Ils sont présentés comme experts en économie alors que leur discours est souvent plus idéologique qu'autre chose, peu documenté, peu chiffré. A l'inverse, les économistes hétérodoxes n'ont que très rarement voix au chapitre.

Deuxièmement, ces experts sont au cœur de conflit d'intérêts majeur. Toujours présentés sous leur titre universitaire, ils sont dans le même temps conseillers de grandes banques ou de multinationales par lesquelles ils sont rémunérés grassement. Souvent bien mieux que par leur salaire d'universitaire. La frontière entre discours universitaire et lobbying est ténue, surtout quand le rapport entre les deux sources de revenus est de 1 à 10. Un exemple dans le papier précédent.

Enfin, ces économistes ont prouvé, pour certains largement, leurs incompétences. Le film Les Nouveaux Chiens de Garde compile des moments de débats télévisés antérieurs à la crise où ces experts nous expliquent que tout va bien, que l'autorégulation du système financier va nous faire très vite oublier cette petite secousse. Tous les signaux étaient pourtant largement au rouge et les économistes hétérodoxes ou moins orthodoxes s'acharnaient à vouloir le dire: Larroutourou, Lordon, Jorion, Roubini, Krugman... Et pourtant, et pourtant, ce sont toujours ces mêmes économistes, toujours invités, éternellement reconduits, qui viennent nous expliquer la crise de la dette en exigeant plus d'austérité, moins de dépenses publiques, moins de charges sur l'économie...


Mais que s'est-il passé cette semaine ?

Plusieurs évènements sont venus faire enfler la polémique chien de garde, en partie par la campagne de presse de Laurent Mauduit, mais aussi par l'activité des petits candidats.

Côté journalistes, Des Paroles et des Actes, émission globalement utile et intéressante, a marqué quelques grands moments de sauvegarde de la pensée libérale. 
Tout candidat sortant du cadre se voyait renvoyer un certain mépris. N. Arthaud a dû essuyer une remise en cause de sa qualité professionnelle d'enseignante après un pathétique « vous leur racontez ça à vos élèves ». La journaliste voulait faire part de ses jugements aux spectateurs: le non-sens du discours économique de la candidate d'une part, mais surtout la remise en cause du discernement de celle-ci dans l'exercice de son métier. François Lenglet, égal à lui-même, débutait systématiquement ses questions par le poids des « charges » ou des dépenses publiques. P. Poutou lui a répondu qu'il s'agissait de cotisations et non de charges avant que J-L. Mélenchon n'enfonce le clou le lendemain. Et D. Pujadas, dans une complaisance magnifique, demandait si Omar Sy, personnalité préférée des Français, se verrait appliquer l'impôt terrible, confiscatoire de J-L. Mélenchon : tout prendre au-dessus de 36 000 euros mensuels alors que Sy a gagné 200 000 euros par mois en 2011.
Puis vient la tornade FOG. Franz-Olivier Giesbert n'a pas mis plus de 5 minutes pour ridiculiser l'émission. Grotesque dans ses attaques des petits candidats, FOG a voulu rappeler le caractère inopérant de leur discours dans le monde actuel, dans une sorte de caricature d'éditorial du Point, son journal. Avec une utilisation de synonymes assez biaisée ; à chaque fois que FOG a utilisé « économique », il voulait dire libéral. Une vague anti-FOG est montée sur le net allant jusqu'à un remodelage très drôle de sa page Wikipédia.

Autre chaîne, autre grand moment, le passage désormais célèbre de Nicolas Dupont-Aignant au Grand Journal. NDA voulait montrer que les Français en ont plus que marre d'entendre  toujours le même discours économique dans les médias. Dans une attaque plutôt violente, il a très vite dérivé sur le salaire de ses interlocuteurs, J-M. Apathie et M. Denisot. Leurs réponses n'ont pas relevé le niveau en montrant une auto-satisfaction certaine. Le présentateur-producteur a rappelé en bon entrepreneur : « je me le verse moi-même, mon salaire ». Et le chroniqueur politique le plus en vue de France a répondu par un non-sens économique absolu : « je le mérite mon salaire, moi. ». S'il y avait encore un lien entre mérite et salaire aujourd'hui, ça se saurait...
Sur son compte Twitter, Apathie a enchaîné en soulignant qu'il n'avait jamais vu autant de violence et de populisme dans une campagne présidentielle. Les réponses ont alors fusées.

Enfin, Laurent Mauduit est allé présenter son livre sur BFM Business, dans « le temple des imposteurs de l'économie », selon le présentateur de l'émission. Non sans humour. Le présentateur a justifié ses invitations répétées à certains de ces imposteurs, le cas Lorenzi est encore revenu sur la table, en affirmant que « c'était un métier de nous expliquer le monde en 5 minutes » alors que les Economistes Atterrés, « eux, n'étaient pas dans le réel ». 
Mais alors de quel réel viennent leur parler Lorenzi et consorts ? Un monde fantasmé où les bienfaits du néolibéralisme sont reconnus, où le salaire est mérité, où il suffit de limiter l'Etat qui pèse sur l'esprit d'entreprise. Voilà sans doute ce que demandent nos journalistes en quête d'experts.

Mauduit a continué son petit bonhomme de chemin en prenant France culture pour cible. France Culture, service public aussi, est en substance décrite par Mauduit comme un repère d'imposteurs de l'économie avec Olivier Pastré en chef d'orchestre. Celui-ci est mentionné dans le livre pour son activité de consultant auprès d'une banque tunisienne pour les privatisations du clan Ben Ali. Dans une émission enregistrée la veille de la chute du dictateur et diffusée le lendemain, O. Pastré déclare : "le modèle économique tunisien tient extraordinairement bien la route". Bref, il y avait beaucoup à dire pour parler des imposteurs de l'économie sur cette antenne, mais France Culture a invité pour se faire... les imposteurs, en oubliant d'inviter Mauduit. Ce qu'il n'a toujours pas digéré.


Bref, c'était en substance, un résumé de cette polémique « Chiens de Garde ». Les liens ci-dessus, si  vous n'avez pas tout vu, devraient vous faire rire. Rire. Voilà ce qui se produit quand après avoir entendu la défense de Lorenzi sur BFM Business, vous entrez dans la lecture du Chapitre de F. Lordon dans le manifeste des Economistes Atterrés sur la re-régulation financière. Défendre Lorenzi et critiquer ça...

Lordon, F., L'effarante passivité de la re-régulation financière, in Les Economistes Atterrés, Changer d'économie, janvier 2012.

Sauf qu'à la fin vous pleurez...