lundi 13 août 2012

Le spectacle sportif sans être pris pour un âne, c'est possible ?

L'émotion liée à la compétition sportive et le spectacle de l'expertise technique ont légèrement, mais alors légèrement mis de côté les inepties du TSCG, lors de cette quinzaine olympique.

Le déroulement fou du concours de saut à la perche ou l'absolue maîtrise de la basketteuse Céline Dumerc lors des moments cruciaux sont des moments rares qui donnent au spectacle sportif sa spécificité et peuvent justifier l'intérêt qu'il suscite.
Pendant cette quinzaine, peu d'avis sont venus déprécier l'émotion et l'expertise sportive. Seul un spécialiste de musique classique de France Télévision, Jean-François Zygel a affirmé que les sportifs ne créaient rien. Point de vue compréhensible mais devenu plutôt marginal.

Toutefois la reconnaissance de la valeur du spectacle sportif ne justifie en rien la contemplation écervelée de l'image sportive, l'admiration béate de ses acteurs, l'absence d'interrogations sur les conditions de la performance et de l'entraînement, et encore moins le patriotisme le plus abruti. Et pourtant sur ce point, de nombreuses limites auront été dépassées lors de ces Jeux Olympiques. Essai de réinformation.


Contemplation écervelée de l'image sportive, disions-nous.
Patrick Montel et bien d'autres ont fait de l'embrassade entre Mekhissi et Kemboi à la fin du 3000m steeple l'image de ces Jeux ; leur échange de maillots et leur embrassade, leurs « comportements exemplaires » a même lancé le commentateur, symbolisant sans doute l'amitié entre les peuples. Tout spectateur sportif informé s'est étouffé à entendre autant d'âneries. Notre représentant français est connu pour ses écarts de conduite intolérables : énorme bagarre avec un autre sportif lors du plus grand meeting de Monaco devant les caméras, bousculade de mascotte à Helsinski et Barcelone. Le représentant kenyan est quant à lui poursuivi par une femme pour tentative d'homicide et ne doit sa participation aux Jeux qu'à la clémence de la justice kenyane à l'égard de ses athlètes. Belle image des Jeux.
Violences conjugales et tentatives d'homicide émaillent également la mort accidentelle du champion du monde kenyan du marathon l'an dernier. Tout comme de nombreuses affaires de mœurs, plus ou moins graves, ont touchés des sportifs français (Procès pour meurtre de Cécillon, affaire Zahia...). Reconnaître à l'athlète sa valeur sportive ne signifie pas lui prêter des qualités humaines ou lui conférer un statut de grand représentant de la nation.

Autre tendance de nos meilleurs commentateurs, celle d'affirmer que le sport a connu ces années noires en terme de dopage. Les records des athlètes de RDA des années 80 seraient « d'un autre âge », comme la détection de l'EPO, poison des pelotons des années 90, aurait libéré celui-ci de pratiques dopantes.
L'affaire BALCO en 2004 a pourtant éclaboussé l'icône des années 2000, Marion Jones, modèle technique, athlète ultra-dominatrice, emportant dans sa chute son ex-mari lanceur de poids et son compagnon recordman du monde du 100m. Cette affaire a elle seule devrait inviter le commentateur à la plus grande réserve.
En terme de dopage, la suspicion n'a que peu d'intérêt. Toutefois si vous ne connaissez pas l'Alcar, les microdoses d'EPO, les processus d'auto-transfusion, l'affaire Puerto, les fins tragiques dans des conduites addictives dramatiques de Pantani, Jimenez ou Van Den Brouck, un essai de réinformation peut commencer par la consultation du site d'archivage monumental Cyclisme et Dopage, la lecture de cet article sur les puissances développées par les coureurs lors du dernier tour de France, cet interview du directeur de l'IRMES : « un tiers de l'équipe de sprint jamaïcaine des Jeux de Pékin en 2008 a été suspendue au moins une fois pour dopage. », des interrogations du marcheur français Moulinet et de ses constats sur l'accès aux produits dopants ou cette étude sur la domination kenyane avançant des causes plausibles hors-dopage.


Au-delà de ces premiers aspects, la grande polémique de ces Jeux restera l'application à géométrie variable des règlements ; exclusion de joueuses de badminton asiatiques souhaitant perdre lors des derniers matchs de poule, suspicion du même comportement pour les basketteurs espagnols, exclusion du coureur algérien pour absence de participation réelle sur 800m puis réintégration sur certificat médical avant un triomphe le lendemain sur 1500m, plongeur, cyclistes et rameurs britanniques jouant avec le règlement pour recommencer leur prestation.
Il faut avoir des commentateurs sérieusement naïfs pour stigmatiser dans cette histoire les entorses des athlètes à l'esprit olympique. La performance de haut-niveau est une négociation perpétuelle du règlement par l'ensemble des sportifs sans distinctions de nationalité. Si la vague des #GBJOFacts a traité avec humour le problème, les débats débiles entre nations plus fair-play que d'autres nous ont empêché de saisir l'essentiel, à savoir les luttes politiques au sein des instances olympiques.
L'obtention des Jeux est une lutte pouvant nous donner une idée de l'esprit olympique : pressions politiques, alliances et parfois corruption. La recherche CIO corruption sur un moteur de recherche fait froid dans le dos (A noter également la politique hallucinante de propriété intellectuelle mise en place par le CIO, esprit olympique ?).
Et donc pour ces disqualifications, l'intérêt était de savoir quelles instances ont pris ces décisions, quelles étaient les compositions de ces instances, quelles pressions ont-elles éventuellement subies... Au lieu de cela nous avons eu droit à tous les débats les plus niais possibles sur une nation anglaise pas si fair-play ou une disparition de l'esprit olympique. Cet exercice du journalisme condamne le sport à rester un terrain de jeu voué au chauvinisme et à la stigmatisation de l'autre.
Comment ne pas être effaré par les dernières nouvelles de ces Jeux sur les applications de règlements ?
David Cameron, premier ministre britannqiue, serait intervenu pour redonner le témoin du relais à Usain Bolt, que l'organisation lui refusait. Belle utilisation du pouvoir d'intervention politique. Les élections des membres du CIO pour lesquelle Tony Estanguet avait été annoncé élu étaient annulées ou remises à plus tard. Sérieusement, où s'arrête le ridicule ? ? ?


Pas au portes de France Télévision semble-t-il ! Combien d'âneries entendues au cours de ces JO ?
Manu Roux, discours et casquette teenager au handball tourné en ridicule par Nicolas Karabatic, une fois pour son catastrophisme après une défaite en poule, une autre pour lui demander de chanter n'importe quoi à la fin d'une demi-finale
Jean-René Godart soulignant que Grégory Beaugé, cycliste sur piste, peut paraître non-chalant. « Il est antillais, Gregory ». Seul Richard Dacoury, ancien basketteur de haut-niveau, consultant, lui a signifié que l'utilisation de pareils clichés n'avait pas franchement d'intérêt.
Patrick Montel, lui, relativise les médailles des pays étrangers obtenus par les athlètes de leurs territoires d'Outre-Mer respectifs. Il aurait avec raison hurler au scandale pourtant si les médaillés antillais n'étaient pas comptabilisés dans le bilan français.
Bernard Faure, narrant l'accueil de kenyans par un athlète français, nous donnait sa vision du bonheur : « ils allaient courir et Nathalie (sa compagne) préparait à manger ». La belle histoire forte en émotions et... au milieu, un cliché sexiste vous échappe !
Nelson Montfort, tourné en ridicule par #DesoccupyNelson sur les réseaux sociaux, imposa quasiment à une nageuse de dédier sa victoire à un proche décédé. Questions déplacées, emphase ridicule, description glorieuse de la personnalité du champion et interruptions systématiques des athlètes, rien que ça. Le nageur Agnel lui a par exemple répondu qu'il ne faisait que faire des allers-retours dans une baignoire géante, "pas de quoi avoir le chou".

Tout cela nous amène à nous demander si nous n'avons pas assisté à un petit renversement historique. A de nombreuses reprises, un sportif a fait preuve d'une intelligence, d'une logique et d'une humilité bien supérieure à celle du commentateur, englué lui dans l'émotion sportive et l'admiration béate. Ceci renvoie aux oubliettes l'image de l'athlète débile, aidé par un commentateur essayant de donner un peu de sens à un discours qui n'en a pas, pour installer l'idée que le sport de haut-niveau PEUT permettre un épanouissement intellectuel des athlètes : une maitrise de leur communication, un sens de la responsabilité accru, une capacité au travail en équipe, en réseau et une humilité relative imposée par la variabilité des performances.

Le « PEUT » est souligné tant certains athlètes ont tout de même débité des kilomètres d'âneries, tant cet épanouissement de l'Homme par le sport de haut-niveau n'a pas franchement prouvé son automatisme. Rappelons-nous le désespoir de Laure Manaudou qui lors de sa période de retraite, avouait avoir les plus grandes difficultés à établir des relations avec des individus n'appartenant pas au monde de la natation, rappelons-nous des footballeurs en équipe nationale se repassant les très chers services d'une prostituée mineure... 

Pourtant, le journal Le Monde, - oui la surexposition des commentateurs de France Télévision a amené une multiplication de boulettes à l'antenne, mais ils ne sont pas les seuls – a publié un article sur le non-épanouissement de l'athlète chinois portant une conclusion sans appel : « Ni tranquille, ni épanoui, ni respecté, le sportif chinois n'est décidément pas un gagnant heureux. »

Les arguments sont les suivants: les sportifs de l'Empire du Milieu, écrasés par un système national de production de champions, subissent des pressions importantes dans leur pays et leurs victoires probantes ne suscitent à l'étranger que suspicions. Mais jamais l'auteur ne se pose la question de l'épanouissement de nos athlètes, des pressions faisant suite aux contre-performances et pense que le soupçon de dopage ne pèse que sur l'athlète chinois. Nous lui objecterons cet article sur le ressentiment algérien face aux soupçons des commentateurs français sur l'allure de leur champion, nous lui rappellerons que les Britanniques en cyclisme sur piste soulèvent les mêmes interrogations sur leur domination que les Australiens et les Français avant eux... Et enfin pour l'écrasement par le système sportif national, il serait peut-être bien que certains de nos champions comprennent qu'ils sont le fruit de structures publiques dans un pays subventionnant le sport de haut-niveau et le sport de masse comme quasiment aucun autre dans le monde. Bref qu'ils ressentent un peu plus l'écrasement, de manière au moins à se soumettre à la fiscalité qui financent ses structures ! Le sport de haut-niveau étant un secteur clé de l'optimisation (lien d'un cabinet très intéressant), de l'évasion et de l'exil fiscaux.


Cette quinzaine se termine et suscite une interrogation majeure : va-t-on continuer longtemps à nous prendre pour des ânes, gobant sans broncher un spectacle sportif, aussi bon soit-il ? Un journalisme sportif critique doit pouvoir se construire basée sur la recherche d'informations fiables sur les conditions de la performance pour nous sortir de la quête de l'émotion facile, le story-telling infantilisant et la glorification niaise d'athlètes d'exception en homme d'exception dans les médias de grande écoute. Basée sur l'enquête en lieu et place de la suspicion de dopage portant bien sûr, uniquement sur le sportif étranger.
Notre incartade des sujets économiques et politiques vers le spectacle sportif à l'occasion des Jeux Olympiques constituait un essai de réinformation particulier. Mais le retour à nos sujets de prédilection pour la rentrée s'annonce alléchant entre constitutionnalité du TSCG, crise économique et fédéralisme européen... dont tout le monde parle mais dont personne ne veut.