samedi 30 juin 2012

Gestion de crise: le changement ne viendra pas

Nos papiers précédents ont tenté d'expliquer que l'austérité n'était pas la solution et que le TSCG serait une erreur majeure.
Le gouvernement socialiste français ne partage pas cet avis. J.-M. Ayrault annonce une baisse des effectifs publics ou plutôt prolonge la baisse sarkozyste. Et François Hollande, dans une grande supercherie de sommet européen, semble avoir troqué un chèque modeste de relance de la croissance contre la ratification prochaine du TSCG par l'assemblée nationale.
Mais alors existe-il d'autres solutions, de réelles solutions, pour sortir de la crise ou doit-on se résigner au même enfermement idéologique que nos dirigeants ?

Pour y répondre, la question que nous devons nous poser est celle de l'expérience : comment certains pays sont parvenus à sortir de crises économiques majeures ?
Paul Krugman invite économistes influents et hommes politiques à s'inspirer des causes et solutions envisagées face aux crises précédentes: le Japon depuis les années 90, le Mexique en 1995 et 1997, certains pays asiatiques en 1997, l'Argentine en 2002.
Dans son ouvrage, l'auteur fournit une analyse détaillée de celles-ci pour nous alerter du fait que les leçons du passé ne sont pas tirées et que politiques et économistes continuent d'appliquer les mêmes recettes inefficaces.

Ce livre traite de questions macro-économiques complexes, et parfois difficiles d'accès, mais celles-ci doivent nous permettre de dépasser ce bon sens pathétique - "nous n'avons plus les moyens donc dépensons moins, c'est évident"- qui nous amène à accepter n'importe quoi.
Alors essayons de comprendre.


Mais d'abord qui est Paul Krugman ?
Paul Krugman est économiste, professeur au célèbre Massachusetts Institut of Technology, ancien de la Banque Mondiale et accessoirement Prix Nobel.
Difficile de parler à son endroit d'altermondialiste acharné ou d'anti-libéral convaincu. Krugman est l'auteur d'un plaidoyer argumenté sur la mondialisation, portant un regard critique et convaincu sur ces bienfaits sans être dans le délire de la mondialisation heureuse d'Alain Minc. Nous dirons que Krugman est un libéral néo-keynésien, nous y reviendrons.

Que nous dit-il ?
Il nous rappelle d'abord que le pouvoir politique souhaite 3 choses pour son économie sans pouvoir obtenir les 3 en même temps.
Premièrement, pouvoir agir sur les taux d'intérêt. Les augmenter - emprunter devient coûteux - pour contrôler l'inflation ou le réduire - emprunter est bon marché - pour stimuler l'activité. Avec comme préoccupations, d'une part, la prévention de "bulles" : des taux trop bas peuvent faire monter la masse de crédits dans des limites peu raisonnables, et d'autre part, les composantes de l'inflation qui ne sont pas systématiquement liées entre elles : l'inflation sur les prix est-elle suivie par les salaires ? L'inflation des prix est-elle supérieure au taux d'intérêt bancaire, ce qui décourage l'épargne : à quoi bon épargner si les sous épargnés aujourd'hui permettent d'acheter moins de biens demain ?

Deuxièmement, veiller à la stabilité des taux de change pour que ses entreprises puissent travailler à l'international dans des conditions stables et pour que ses importations vitales ne coûtent pas les yeux de la tête à ses habitants. En période de crise, les investisseurs quittent le pays et la monnaie se déprécie. Deux solutions s'offrent alors aux Etats : soutenir le taux de change en achetant de la monnaie locale sur les marchés tant qu'ils le peuvent, ou laisser se dévaluer la monnaie sur les marchés; une fois dévaluée, les investisseurs reviendront puisqu'il leur coûtera moins cher de produire sur place.

Troisièmement, assurer la libre circulation des capitaux "afin de se retirer complètement de ce qui relève du secteur privé". La justification relève d'une conviction personnelle de l'auteur, libéral, mais il assure que les tentatives passées de limite à la circulation des capitaux se sont avérées néfastes. Un pays qui ferme ses "frontières" pour éviter la fuite finit toujours par regretter son choix. Pragmatisme donc...


En théorie donc, les outils sont nombreux et le pouvoir politique administre rationnellement un monde économique rationnel. En pratique, pas du tout. 
Krugman met en avant principalement 2 ensembles de facteurs venant troubler ces équilibres. Tout d'abord, la versatilité des marchés. De nombreuses crises ont été amplifiées ou créées lorsque les investisseurs fuient ou investissent dans l'économie d'un pays, parfois sur des décisions peu évidentes, des effets de panique ou comportements moutonniers. Ensuite, le rôle croissant du secteur financier non bancaire ces dernières années. Le chapitre sur les hedge funds et leurs capacités à renverser les marchés est éclairant. Vraiment.

Un exemple, pour le plaisir, Hong Kong 1998.
"Ils (certains fonds spéculatifs) se mirent en position courte sur des actions de Hong Kong, c'est-à-dire qu'ils empruntèrent ces actions à leurs propriétaires et les vendirent contre des dollars hongkongais (...). Puis ils changèrent les dollars hongkongais en dollars américains. Ils tablaient sur la venue d'un des évènements suivants. Ou bien le dollar hongkongais allait être dévalué, donc ils gagneraient de l'argent sur leur spéculation monétaire; ou bien l'autorité monétaire allait défendre sa monnaie en relevant ses taux d'intérêt, ce qui ferait baisser la bourse locale, et ils gagneraient de l'argent sur leur position courte en Bourse." Le tout avec une mise de départ faible, la vente de l'un permettant l'achat de l'autre. A vos questions en commentaire, pour plus de compréhension.

Ces limites à l'administration de l'économie par le politique aboutissent à la peur des spéculateurs. Le discours et l'activité du politique vise alors en priorité à "rassurer les marchés", à ne pas faire fuir ou amplifier les mouvements de panique des investisseurs. La politique de l'offre - offrir les meilleurs conditions possibles aux entreprises - devient la norme : baisses de charges, allègements fiscaux, contrôle du budget de l'Etat  et aujourd'hui austérité.
Krugman conclue sur le renoncement pathétique du politique : "le besoin ressenti de jouer le jeu pour rétablir la confiance supplante toutes les autres considérations de la politique économique. Cela paraît assez fou, mais c'est ainsi."


Pour notre crise européenne, comment ces 3 principes et cette peur de spéculateurs se manifestent ?
La libre circulation des capitaux, pas de souci. Elle est inscrite comme principe fondamentale du Traité de Lisbonne. Tant et si bien que la justice européenne a condamné l'Etat français à une amende de 4,2 milliards cette année sur l'inconstitutionnalité de son imposition des OPVCM français et étrangers. C'est le montant de l'impôt sur le revenu sur une année. Rien que ça.

Impossible ou presque, par contre de dévaluer la monnaie. L'Euro ne nous permet pas une telle stratégie ou la rendrait peu efficace. Les Etats membres peu en difficulté auraient tout à y perdre. Les Etats mal en point pourraient le réaliser sur leur monnaie nationale en sortant de l'Euro, mais leurs dettes, libellées en euros, exploseraient. Les banques de la zone Euro qui détiennent la dette de pays sortant de l'Euro seraient en très mauvaise posture. De plus, la grande majorité des entreprises européennes travaillent pour la zone Euro. 
Une dévaluation ne règle donc en rien les déséquilibres intérieurs de la zone. 10 ans après sa mise en circulation, l'Euro montre sa grande limite en ne laissant pas de marge de manœuvre sur leur monnaie, à des pays extrêmement différents les uns des autres. Petit article à ce sujet.

Reste la régulation des taux directeurs. Ne reste que ça. L'inflation est la lubie allemande depuis la seconde guerre mondiale. Avant la crise, la politique de la BCE était de réguler celle-ci mais de réguler quelle inflation ? Certes, salaires et prix évoluèrent peu, mais la masse monétaire explosait comme le montre cet article de J.-M. Harribey et son graphique, au profit de l'économie spéculative principalement. Les belles années de l'économie financiarisée et la bulle des subprimes. Mais depuis 2008, l'éclatement de la bulle spéculative  n'est pas restée sans effet sur l'économie réelle et la baisse de l'activité économique a amené la BCE à baisser ses taux.
Aujourd'hui les taux sont au plus bas, la BCE prête même directement à taux extrêmement faible aux banques. Pourtant les difficultés sont toujours présentes et pire, les entreprises trouvent que leur accès au crédit est toujours limité. Pourquoi ?
Une des explications avancées est la suivante. Les banques commerciales profitent de cet argent à bas prix pour se débarrasser de leurs crédits toxiques et restreignent le risque, c'est-à-dire les conditions d'accès au crédit à leurs clients. Voilà ce qu'on appelle la trappe à liquidités, connue de tous depuis un précédent japonais. Plus de crédits se ferment que de nouveaux ne s'ouvrent. Vous voilà prêts pour aborder le sujet de la création monétaire et cet article génial.



Le constat étant donné, quelles sont alors les solutions envisagées par Krugman ?
- la stimulation keynésienne de l'économie : l'Etat ne doit pas laisser aux banques commerciales la stimulation de l'économie mais s'en charger directement par le financement de travaux, l'embauche de personnels, avec pour seule question à se poser : chaque euro investi par l'Etat est-il au service de la relance économique ? Un euro prêté à une banque pour renflouer un prêt, ou laissé par une baisse d'impôts à un particulier fortuné, ne relance en rien l'économie, là où un travailleur modeste payé réinvestit l'intégralité de son salaire en consommation. Le concept de cette rentabilité d'investissement de l'Etat est celui du coefficient multiplicateur, cher à Stiglitz également.
- la relance de la réflexion sur la politique de la demande : la politique de l'offre est un désastre duquel il faudra bien qu'un jour nos responsables politiques et nombres d'économistes sortent. Sur le sujet, l'auteur fournit cette phrase culte :
"Le corpus d'idées creuses qui revendiquent le nom d'"économie de l'offre" est une doctrine fanatique qui aurait eu peu d'influence si elle n'avait pas fait appel aux préjugés des rédacteurs de presse et des gens fortunés. (...) Cette bonne vieille macroéconomie de  la demande a beaucoup à offrir dans la situation difficile où nous nous trouvons."
- l'inflation, limitée, mais permettant de décourager l'épargne et d'éviter toute trappe à liquidité,
- la régulation du secteur financier bancaire et non bancaire, inutile de justifier.


Ce livre fait du bien. Libéral, il ne remet pas en cause le concept de croissance ou la consommation qu'il faudra un jour dépasser. Il s'appuie et continue de louer le libre-échange et la mondialisation, il ne s'intéresse pas aux inégalités de revenus et aux exigences de justice sociale si prégnantes. Mais, non conformiste, sa grande qualité pédagogique permet une compréhension des politiques macro-économiques, donne une validité théorique à notre impression que ce monde marche sur la tête et prouve que, même dans le cadre libéral, l'austérité n'est pas une alternative sérieuse.

Bonne lecture.
A vos questions et à vos remarques. Cet article n'étant pas l'oeuvre d'un prix Nobel, quelques erreurs peuvent s'y glisser.

jeudi 28 juin 2012

TSCG : Le changement, c'est maintenant... ou jamais

L'austérité comme seul horizon ?
Et donc le Traité sur la Stabilisation, la Coordination et la Gouvernance comme remède. C'est la question fondamentale du sommet européen qui s'ouvre aujourd'hui et espérons que les Français comprennent à quel point les décisions prises sur ce sujet les prochains jours sont fondamentales.
Un nombre incalculable d'articles sur le sujet nous permettent en tout cas de nous faire une idée sur cd pack austérité/TSCG et il allait de soi sur ce blog d'en proposer une sélection.
De sorte qu'il nous soit possible dans un deuxième temps de discuter d'autres alternatives que d'un recours à un fédéralisme à marche forcée. En effet, nombre d'éditorialistes voient dans la crise actuelle la preuve d'une nécessaire plus grande intégration européenne. Permettons-nous d'en douter.


François Hollande a mis en avant la renégociation du Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance dans la campagne présidentielle. Rappel : ce texte est l'apologie législative de l'austérité. Il indique aux Etats de graver celle-ci dans le marbre de leur Constitution. Il constitue une aberration tant les contraintes sur les exercices budgétaires des Etats et la perte de souveraineté au profit d'institutions non démocratiquement élues et ouvertement néolibérales sont intolérables (démonstration dans le détail dans un précédent billet).
Mais renégociation y aura-t-il ?
Les assemblées françaises n'ont pas encore été consultées sur le sujet et donc la France n'a pas à ce jour ratifié le Traité.

Magali Pernin établit un état des lieux de l'avancée du texte dans les différents pays de l'Union et rappelle les engagements de F. Hollande sur le sujet.
Pernin, M., Des nouvelles du pacte budgétaire (TSCG) en Europe : l'heure des ratifications, Blog Contre la cour, juin 2012

Thomas Coutrot et Pierre Khalfa d'Attac et de la Fondation Copernic, dans une tribune au Monde, indique quant à eux que les mesures de croissance appelées "Pacte de croissance" ajoutées au Traité sous l'impulsion de F. Hollande sont un leurre et ne sont, en aucun cas, une mesure suffisante pour ratifier le traité.
Coutrot, T., Khalfa, P., La supercherie du pacte pour la croissance, Le Monde.fr, juin 2012

A titre d'exemple, Lior Chamla décortique les projects bonds, mesure de croissance trouvant un écho favorable auprès de F. Hollande et maintenant de l'Union européenne. Mesure positive de facilitation de crédits aux entreprises (sans doute les plus grandes ?), dans la continuité d'une politique de l'offre, mais qui ne résout en rien les problèmes de dette publique. Les Eurobonds, mesure de mutualisation de la dette sont renvoyées aux calendes... grecques. A noter l'éclairante présentation faite de l'effet de levier.
Chamla, L., Project Bonds : Qu'est-ce que c'est ?, Blog La théorie du tout, juin 2012


Ces articles renvoient une image de scepticisme ou de mise en garde au nouveau président Hollande. Certaines organisations syndicales ou politiques continuent quant à elles à exhorter ce dernier à s'opposer aux textes. La Confédération Européenne des Syndicats a affirmé son opposition. Le Front de Gauche relaie la lettre ouverte du secrétaire du PCF à François Hollande. Quatre dirigeants des Jeunes Socialistes Européens opposent leur refus tandis que le Parti Ouvrier Indépendant réunit 60 000 signatures dans une pétition contre sa ratification.


Des "crypto-communistes, des dinosaures indécrottables hostiles à tout changement" diront leurs plus terribles détracteurs les moins nuancés. D'autres, prenant plus ou moins de gants, avancent que "ce monde qui change" ouvre la voie au fédéralisme.
Bernard Ghetta, par exemple, en fait l'apologie sur France Inter depuis des dizaines d'années.
Jean Quatremer est un autre illustre partisan de la pensée fédéraliste, à tel point qu'il conclue d'un sondage médiocre - la question est excessivement générale - une poussée de l'envie fédéraliste chez les français et le déclin des eurosceptiques.
30% d'abstention, 30% de vote d'eurosceptiques, 25% de vote pour un Sarkozy au discours fâcheusement nationaliste et Hollande l'a emporté en faisant campagne sur sa défiance au Pacte budgétaire. Ces 4 tours d'élections ne pèsent-ils pas plus lourds que le sondage OpinionWay ?

Mais qui peut encore vouloir du fédéralisme ? Sérieusement ?
Le fonctionnement actuel de l'UE ne donne aucun gage à un futur fédéraliste démocratique et efficace.
On constate aujourd'hui un fonctionnement autoritaire par la commission européenne non élue et une main mise idéologique de l'Allemagne.
Le TSCG écrit noir sur blanc la perte de souveraineté des Etats.
La solidarité européenne est une fiction totale. L'opinion publique allemande impose l'austérité aux Grecs.

Cyran, O., L'effroi du ratraité allemand face à l'épouvantail grec, Le Monde Diplomatique, juillet 2012

David Cameron rigole de la volonté de François Hollande de taxer les hauts revenus et se propose d'accueillir les bras ouverts nos grandes fortunes. Solidarité ? Néolibéralisme remis en cause suscitant l'envie du dialogue fédéraliste ?
Le Parlement Allemand ne veut pas entendre parler de modifications du financement des Etats européens. 
Le bilan de la Commission Européenne est une apologie de la politique de l'offre et du néolibéralisme. 
Vers quoi nous emmènerait le fédéralisme ?

Les Europtimistes vous vendent le fait qu'une plus grande intégration politique permettra une plus grande représentativité des idées des citoyens au sein d'un Parlement européen plus fort. Le doute ne peut que rester entier tant et si bien que Serge Halimi conclut à un Fédéralisme à marche forcée.

Pourquoi ? Parce que le problème de base reste le même : puissions-nous avoir un parlement européen puissant et démocratique, l'enfermement idéologique de nos élites politiques européennes ne nous permet pas d'entrevoir d'autres sorties de crise !
Voilà pourquoi nous nous intéresserons aux leçons de Paul Krugman, prix Nobel, économiste néo-keynésien, tirées de l'analyse des crises précédentes dans notre dernier volet :
"Certains prétendent que nos problèmes économiques sont structurels et qu'il n'existe pas de problème miracle. Je pense, pour ma part que les seuls obstacles structurels importants à la prospérité du monde sont les doctrines obsolètes qui encombrent l'esprit des hommes"


Austérité : le changement, c'est maintenant... ou jamais

Il y a ces instants superbes où la justesse de l'analyse politique vous terrasse... Christian Jean-Pierre l'a fait.

Après que B. Lizarazu ait défini le match de football Allemagne - Grèce comme l'opposition entre "le bon et le mauvais élève de la zone euro", C. Jean-Pierre surenchérit pour reprendre un journal allemand et affirmer que les joueurs de la Mannschaft devaient traiter leurs homologues grecs comme Angela Merkel l'avait fait : "être sévère mais juste".
Christian Jean-Pierre n'a sans doute jamais lu notre billet sur la situation grecque, ni survolé l'article référence au titre un peu trop provocateur des oppositions grecques et allemandes :
Mais sait-il au moins que la justice version chancelière allemande impose une baisse du salaire minimum de 22% ? Juste cela.
Nous ne lui en voulons pas. Le monde économique et politique n'est pas simple comme un 4-4-2 et l'utilisation d'images caricaturales semble être l'essence même du journalisme sportif. Il est toutefois beaucoup plus inquiétant d'avoir toujours à faire face à cette image de la justice par l'austérité dans les discours politiques européens. Une petite revue de presse navrante nous le rappellera. Mais que le discours soit entendu et relayé est une chose, inscrire l'austérité dans les textes législatifs en est une autre et c'est bien de cela dont il va être rapidement question lors du vote du TSCG par la nouvelle assemblée.
Les socialistes sont plus que jamais face à leur slogan : le changement, c'est maintenant... ou jamais.


Le discours dominant est constitué d'un constat alarmiste "Nous n'avons plus les moyens" et d'une solution musclée : l'austérité. Faut-il encore l'illustrer ?
Dernier exemple en date, une interview de Jean Peyrelevade, (ancien président du Crédit Lyonnais, administrateur aujourd'hui de Bouygues et de nombreuses banques, naviguant politiquement entre le Modem et le PS) au titre évocateur dans Libération :
Etre de gauche, c'est réduire la dépense de manière juste, Libération.fr, juin 2012

Verbiage habituelle de la politique de l'offre (productivité, compétitivité, diminuer la pression fiscale sur les entreprises, fuite des ménages les plus riches) nous en reparlerons, puis une énorme ânerie :
"Quand je pense que l'intégralité ou presque de mes dépenses d'assurance-maladie sont couvertes par le système de protection sociale, est-ce nécessaire ?"
Il semble inquiétant que notre économiste n'est pas vu passer la baisse du niveau de remboursement ces dernières années ? Mais au-delà de ça, la santé est le secteur type de l'efficacité de la mutualisation des dépenses publiques. Jean Peyrelevade sait très bien que notre facture globale de santé est faible en pourcentage de PIB au regard d'autres pays où la part publique est faible et leur facture finale bien plus élevée. Il semble plaider pour un système de remboursement progressif au regard des revenus, comme Alain Minc il y a quelques temps. Fausse bonne idée rappelait alors Serge Halimi, dans son éditorial Contre l'équité.  (Pour en savoir plus, l'article Santé de notre Ecothèque idéale).

L'austérité comme seul horizon pour les peuples européens donc. Mesures radicales en Grèce sans résultat aucun (espérance de vie en baisse, PIB à -25% depuis 2008) ou expulsions de familles et baisses des budgets Santé, Ecole en Espagne.
Pourtant, José Manuel Barroso, président de la surpuissante Commission Européenne, ne changeait pas de cap la semaine dernière au G20 :
 "Les Grecs ont fait des efforts immenses en termes de consolidation budgétaire mais ils n'ont pas assez avancé en termes de réformes structurelles".
Cette phrase fait froid dans le dos. Quelles réformes structurelles ? Quand la Commission l'emploie au sujet de la France, cela signifie une libéralisation du marché du travail. En Grèce, le temps de travail est de 43 heures et le salaire minimum ramené à 586 euros.
"Les Grecs ont fait des efforts immenses en termes de consolidation budgétaire mais ils n'ont pas assez avancé en termes de réformes structurelles"

Source : http://www.euractiv.fr/g20-europeens-pression-article
Copyright © EurActiv.fr
"Les Grecs ont fait des efforts immenses en termes de consolidation budgétaire mais ils n'ont pas assez avancé en termes de réformes structurelles"

Source : http://www.euractiv.fr/g20-europeens-pression-article
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"Les Grecs ont fait des efforts immenses en termes de consolidation budgétaire mais ils n'ont pas assez avancé en termes de réformes structurelles"

Source : http://www.euractiv.fr/g20-europeens-pression-article
Copyright © EurActiv.fr
"Les Grecs ont fait des efforts immenses en termes de consolidation budgétaire mais ils n'ont pas assez avancé en termes de réformes structurelles"

Source : http://www.euractiv.fr/g20-europeens-pression-article
Copyright © EurActiv.fr

Un article d'un blog du Monde cette semaine a voulu mettre en avant le côté inhumain de la solution. Merci.

Toutefois, les sauvetage des banques et des personnes ne peuvent être placés dans une telle opposition. Il fallait sauver les banques en 2007-2008 pour protéger les dépôts des citoyens. Mais il fallait surtout réformer le fonctionnement bancaire en profondeur pour ne pas nous retrouver dans la situation actuelle et donc ainsi :
- poser des séparations claires entre dépôts et spéculations
- arrêter le financement des Etats auprès des banques. 
Ce qui n'a pas été fait et nous a amené dans ce schéma débile :
les banques ont trop spéculé et n'ont plus de sous (2007),
... les Etats prêtent aux banques pour éviter leurs banqueroutes (2007-2008),
... les Etats n'ont alors plus de sous mais ne peuvent pas emprunter ailleurs qu'aux banques (article 123 du traité de Lisbonne) (depuis 2010),
... la BCE prête alors aux banques qui reprêtent aux Etats en prenant une large commission (2011-2012), puisqu'il n'y a plus que sur ce marché dit "obligataire" qu'elles peuvent se refaire !

Conclusion : nous marchons sur la tête. Mais le gouvernement espagnol marche sur la tête ET se la cogne contre les murs. A quoi cela sert-il de laisser se faire expulser des familles de maisons qui ne valent rien ?
Le désastre social s'accompagne d'un non sens économique. Paul Krugman et Joseph Stiglitz s'accordent à dire que lors des saisies de biens aux Etats-Unis, les banques ne récupèrent que 50% du montant du prêt. La décote du bien sur un marché en déconfiture, les frais de remise en état, les commissions de vente réduisent la restitution à peu de choses et donc alourdissent la dette bancaire. Rééchelonnement de la dette, législation pour abolir les modalités de prêts toxiques et moratoire sur les expulsions par le gouvernement espagnol auraient permis d'entretenir l'espoir.


Cette petite revue de presse doit nous laisser sur notre faim tant il est facile de percevoir en quoi l'austérité  n'arrangera rien, mais ne nous permet pas d'envisager les autres possibilités de sortie de la crise. Nous le ferons donc dans le prochain billet à partir de la lecture de Krugman justement.
Krugman, P., Pourquoi les crises reviennent toujours, août 2009

Les enseignements de Krugman sur ce gros mot de "macro-économie" sont plein d'intérêt pour comprendre que le vote du TSCG par l'assemblée relève bien de cette problématique : continuer dans la politique du désastre ou enfin percevoir l'obligation du changement. Pas sur que ce soit compris...



PS: Mona Chollet réalise une autre revue de presse montrant que l'austérité est trop souvent justifiée par une logique morale : le travail et le sacrifice nous permettront de nous redresser de nos fautes, et livre une analyse originale.
Chollet, M., Aux sources morales de l'austérité, Le Monde Diplomatique, mars 2012

mercredi 27 juin 2012

Voter sans avoir été pris pour un âne : 3 Analyses

Les quatre tours d'élections ont considérablement modifié la donne du législatif et de l'exécutif français et amène de nouvelles visions de l'électorat français.

3 articles d'analyse de ses scrutins méritent une bien plus grande attention que les "chiffres de Brice Teinturier" ou les avis des conseillers de David Pujadas.


Lordon, F., Front National : mêmes causes, mêmes effets, Blog La pompe à phynance, mai 2012
Frédéric Lordon recontextualise le haut score du Front National dans l'offre politique actuelle, le manque d'alternative et la succession des scrutins précédents.

Harribey, J.-M., A gauche, vote de classe modéré; à droite, vote de classe radical, Blogs Alternatives Economiques, juin 2012
Jean-Marie Harribey affirme, statistiques à l'appui, que "le choix de classe de droite est bien plus radical que le choix de classe de gauche. Cela se vérifie dans le domaine politique et aussi dans le domaine économique."


Halimi, S., L'audace ou l'enlisement, Elections présidentielles en France, Le Monde Diplomatique, avril 2012 
Et nous remettons ici l'article le plus abouti de la campagne, antérieur au vote, mais qui sonne toujours particulièrement juste au moment de la confrontation de François Hollande à ses partenaires européens sur sa modeste politique de croissance.


Bonne lecture.

mardi 26 juin 2012

Réponse argumentée à D. Seux sur les salaires enseignants

Dominique Seux est chroniqueur sur France Inter et rédacteur en chef des Echos. Il serait toutefois plus exact de parler à son encontre d'idéologue, tant son acharnement à défendre une politique de l'offre pour nos entreprises est sans limites. C'est son droit.
Comme tout idéologue libéral, son écoute peut gâcher une matinée à un tout partisan d'une gauche progressiste et sa précision dans le maniement des chiffres est extrêmement aléatoire. Gilles Raveaud, économiste, l'avait démontré suite à une chronique sur les écarts de richesse et d'ailleurs une contre-chronique devrait s'imposer chaque jour pour une plus grande neutralité sur le service public. Ce serait notre droit.
Mais ce matin, la chronique de France Inter a été consacrée à un sujet autre que les charges, le manque de compétitivité, la pression fiscale... Il était question du salaire des enseignants.

En voici la contre-chronique.
La démonstration de D. Seux tient en 3 points.
- Un proviseur d'un établissement scolaire a communiqué des salaires d'enseignants très élevés.
- Cet établissement est un établissement normal.
- Nous ne pouvons en tirer de conclusions sur les salaires des enseignants, mais cela nous pousse à réfléchir.
Il est intéressant de voir comme la chronique du blog est modifiée, marginalement, adoucie, par rapport à la chronique radio originale.

Sur le premier point, la véracité des faits n'est pas à remettre en cause et il est utile de donner quelques éléments de hiérarchie scolaire pour montrer que par contre, on ne peut parler d'établissement normal.
Le système de mutation des enseignants permet des disparités importantes dans la proportion d'agrégés dans l'effectif enseignant. Un grand lycée général et technologique est un établissement où la proportion d'enseignants agrégés est importante. Quelques enseignants, avec une expérience avancée, peuvent être promus agrégés hors classe et être rémunérés selon la grille de rémunération la plus haute du second degré.  L'auteur n'a pas donné la proportion de professeurs agrégés dans l'établissement, encore moins celle des agrégés HC. Les agrégés ne constituent que 18% des effectifs enseignants en collège, de 25% en lycée général et technologique. Mais dans certains établissements plus cossus, bénéficiant de formations d'enseignement supérieur (classes préparatoires, BTS...), la barre des 50% est bien souvent dépassée et les agrégés hors classe peuvent ne pas relever de l'exception. Nous pouvons penser qu'il s'agit de ce type d'établissement ici et non pas d'un lycée en zone semi-rurale ou en ZEP. Les agrégés ne représentent toutefois qu'un petit 10% des 850 000 enseignants français. Primaire et lycée professionnel compris. A échelon égal, leur rémunération de base est de 400 à 700 euros supérieurs à celles des enseignants certifiés pour un temps devant élève de 3h inférieur. A temps de travail égal, 3 heures supplémentaires rapportent 3*150 euros payés sur 9 mois. Des différences sensibles existent bien.
D. Seux semble faire une distinction entre primaire et premier degré. Il n'y en a pas. Le collège fait partie du second degré.

Les grands lycées ne sont pas des établissements normaux. Il est de notoriété publique, pas besoin d'aller chercher de clés USB que les enseignants de classes préparatoires, par exemple, par le jeu des "colles" ou "kholles", heures supplémentaires ou complémentaires peuvent gagner 4000 euros par mois. En enseignement supérieur, leur temps de cours est plus faible ce qui amène des facilités en heures supplémentaires, et surtout les colles touchent à la particularité de la rémunération des enseignants. Une colle est une heure d'évaluation devant un à deux élèves, peu de préparation, peu de correction, mais elle est payée comme tout autre heure d'enseignement. Productivité maximale.  
La rémunération à l'heure de cours est le problème majeur du traitement des enseignants. Tâches annexes peu ou pas rémunérées, temps de préparation et de correction, qualité d'enseignement ignorés.
Pour sortir enfin des sous-entendus sur le temps de travail qui serait peu éloigné du temps de cours, Dominique Seux aurait du citer cette étude de 2002 indiquant que le temps de travail enseignant moyen était de 39.5h dont 20h hors enseignement.
Les paies maximales, comme ces 9400 euros sur un mois, peuvent s'expliquer par les subtilités de paiement dans l'Education Nationale. Heures supplémentaires payées seulement à partir de novembre voire décembre, passage à l'échelon supérieur effectif 6 mois plus tard. Tout enseignant connaît dans l'année un mois de paie plus important.

   
Enfin, cela devrait nous pousser à réfléchir et à remettre en cause les idées reçues sur le salaire enseignant. Quelle blague ! Les salaires enseignants sont vérifiables à la virgule près par la moindre recherche Internet. Un minimum de déontologie aurait été de consulter ces fameuses grilles indiciaires pour les resituer sur la population enseignante. 
La référence retenue pour les enseignants est la suivante : il faut 10 ans d'ancienneté à un enseignant certifié ou un professeur des écoles pour gagner 2000 euros nets. Leur grille indiciaire est équivalente, seules les primes diffèrent au détriment du premier degré. A noter que ces dernières années ont vu l'apparition de nouveaux statuts comme celui d'enseignant en contrat à durée indéterminée, non fonctionnaire, doté de la même charge de travail pour lesquels 10 ans de carrière ne suffisent pas à dépasser les 1500 euros nets par mois.

Enfin les disparités de revenus ne cachent pas notre investissement global en éducation comparée à nos voisins. D. Seux étant le champion de la comparaison internationale, à l'Allemagne bien sûr, comparons en reprenant ici mot pour mot, Claude Lelièvre, historien de l'éducation:
Lelièvre, C., PISA: La France championne des résultats inégalitaires, Blog EducPros, Décembre 2010

"Selon les données de l’OCDE datant aussi de l’année 2006, la France se caractérise pour l’enseignement primaire par un coût salarial par élève (1625 dollars) nettement plus faible que dans la moyenne de l’OCDE: elle est en 25° position pour 30 pays. L’écart par rapport à cette moyenne (-637 $) s’explique par des facteurs de sens divergent : un salaire des enseignants plus faible (-256 $), un temps d’enseignement assuré par les enseignants plus élevé (-257 $), une taille des classes plus importante (-394 $), et, en sens inverse, un temps d’instruction des élèves plus long (+ 270 $)".
Nous noterons donc que les "instits" français sont moins bien payés, pour un temps devant les élèves plus long et des effectifs par classe plus importants. En 2006 ! L'Education Nationale compte 79 000 enseignants en moins depuis.
Au collège, le coût salarial par élève en France (2392 dollars) reste inférieur à la moyenne de 526 dollars : la France se situe en 22° position. Le temps d'enseignement moindre compense l'écart de salaire. Un autre lien pour aller plus loin dans les comparaisons de  salaires enseignants. 
Au final, nous obtenons des résultats dignes du 25ème rang de l'OCDE pour un investissement proche du 25ème rang. Avec une particularité, une inégalité devant l'école énorme entre classes sociales couronnée par une avant-dernière place à ce sujet.



En conclusion, les salaires enseignants ne sont que peu en rapport avec leurs compétences réelles, leur temps de travail et une énorme disparité les caractérise. Cela ne vous rappelle rien ? Si, toute entreprise répondant à une logique de marché dont Dominique Seux nous parle chaque matin. Espérons qu'il mette dorénavant la même ardeur à défendre la justice salariale dans l'entreprise.
Voilà quelques éléments de réponse à cette chronique qui a fait beaucoup parler aujourd'hui et que nombre d'enseignants auront pris comme une énième provocation.
Pour aller plus loin, un état des lieux sur l'Etat de notre école avait été mis en ligne sur ce blog lors de la campagne présidentielle. La dernière partie de ce billet en est extraite.